Carlota Perez: Le Digital va bientôt ralentir et transformer l’Economie en douceur.

Une intéressante mise en perspective de l’économiste Carlota Perez  selon laquelle,

 “Les Révolutions Technologiques rythment l’alternance des 2 formes de capitalisme qui sont le moJerry Neumannteur des économies développées : le Capitalisme Financier et le Capitalisme de Production.”

Au moment où les consommateurs excédés par les intrusions sur leurs smartphones adoptent massivement les “ad  blockers”, et où Brad Jakeman, le CEO de Pepsi, envoie une volée de bois vert à ses agences en fustigeant les pratiques marketing “prédatrices”,  (voir ce qu’en dit La Lettre de Petit Web dans son éditorial du 26/10 “In Memoriam” ), un article de Jerry Neumann  intitulé “The Age of Deployment ” , publié sur son blog Reaction Wheel, et relayé par la très efficace newsletter hebdomadaire d’Andreessen-Horowitz,  remet les choses en perspective. Il raconte qu’invité par James Gross, co-fondateur de Percolate  comme Guest Speaker de la Transition Conference, il y a détaillé  la théorie de l’économiste Carlota Perez selon laquelle nous sommes en transition vers une phase de déploiement de la Révolution Numérique. Carlota Perez est l’ auteure d’un livre publié en 2002 : Technological Revolutions and Financial Capital: The Dynamics of Bubbles and Golden Ages.  Elle y décrit les grandes vagues du développement économique moderne et les causes de ces cycles successifs en tentant d’expliquer pourquoi chacun de ces cycles a la même trajectoire de croissance et de crises. Ses réponses ne se limitent pas au changement technologique et intègrent les aspects social, institutionnel et financier de notre Société. Les grandes vagues du Développement Economique - Black - 2015 10 18 Jerry Neumann -The Deployment Age

Dans la phase d’installation, tout va très vite. Qu’il s’agisse de la machine à vapeur, de l’électricité, du pétrole, ou de l’informatique , la vague arrive sans crier gare, la phase d’irruption est suivie d’une phase de frénésie où les plus rapides portés par  le capital “financier” explorent les nouveaux marchés ouverts par la nouvelle technologie. Pendant ce temps, l’économie traditionnelle rejette le nouveau paradigme. Ca vous rappelle quelque chose? 1

L’argent facile et l’absence de repères entraînent  la formation d’une bulle qui, à chaque fois explose, entraînant un krach . Puis vient la deuxième phase, celle du déploiement, annoncée par  Carlota Perez:

CarlotaPerezSmall_ForWeb« La Finance a déjà joué son rôle dans la vague technologique actuelle. Les 2 ou 3 prochaines décennies – la période de déploiement –devraient remettre à la barre le capital de production (comme dans les années 50 et 60) avec une réorientation vers le long terme et l’expansion tout en s’assurant de la pleine réalisation du potentiel du nouveau paradigme en systématisant la diffusion de l’innovation, l’accroissement de la productivité et le bien-être social. » Carlota Perez -2013

Cette approche “visionnaire” semble corroborée par les travaux de l’Institut de l’Iconomie qui  vient de publier, sous la direction de Michel Volle et Claude Rochet  “L’Intelligence Iconomique- Les nouveaux modèles d’affaires de la 3ème révolution industrielle” (le chapitre 1 “Ruptures et Continuités des Révolutions Industrielles -p.22 à 37 , écrit par l’universitaire Claude Rochet , est  un modèle de pertinence et de clarté) L’image ci-dessous se passe de commentaires: l’ère du déploiement, c’est une sorte de percolation résultant de l’arrimage de la nouvelle économie à l’économie traditionnelle.

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La phase “Conquête de l’Ouest” se termine, le rythme ralentit, la technologie s’efface de plus en plus derrière des interfaces accessibles à tous, et on (re-) découvre le poids de la Confiance Client (un capital très fortement revalorisé avec le “Digital”, tout au moins pour ceux qui ne se tirent pas une balle dans le pied en accaparant les données personnelles des internautes et en prenant les écrans des smartphones de leurs clients pour des espaces publics). On redécouvre   le rôle des Humains et des “Conversations” , surtout lorsqu’elles sont  augmentées par les Data et  le Machine Learning – la fusion en cours entre le Digital et les Magasins Physiques en est une manifestation.

Mais le plus important, c’est le retour du “temps long” que la financiarisation de l’économie a occulté pendant plus de 20 ans – Pour Dominic Barton, le DG de McKinsey Worldwide, c’est un travers qui a épargné les économies asiatiques où un chef d’entreprise a pour première préoccupation de satisfaire ses clients, puis de bien traiter ses collaborateurs, et de s’assurer que son entreprise est une bonne citoyenne. L’argent vient ensuite en conséquence.

La phase de déploiement décrite par Carlota Perez fait interagir 3 “sphères” :  1- la Technologie – avec l’émergence de nouveaux paradigmes économiques grâce aux nouvelles technologies.  2- l’Economie – avec la compréhension et l’intégration de ces nouveaux paradigmes économiques, le Capital Productif remplace le Capital Financier. 3- les Institutions: avec un peu de retard, on voit apparaître progressivement un cadre socio-institutionnel permettant d’ adoucir les effets des nouvelles idées et des nouveaux comportements socio-politiques propagés par les nouveaux entrants (aujourd’hui les GAFA et les NATU) et facilitant  l’adaptation du reste de l’économie. Image Phases Carlota Perez

Si la théorie de Carlota Perez est juste – et, encore une fois, beaucoup d’économistes partagent son avis – nous allons assister à  la décrue de l’Economie “financiarisée”  -celle qui  a mis à profit avant tout le monde l’information en temps réel, les données et les algorithmes, pour démultiplier la “shareholder value”  dans une logique plutôt guerrière. Nous allons également assister à  un recadrage du modèle “publicitaire” qui a permis la gratuité d’Internet et l’émergence d’une planète digitale de près de 4 milliards d’Humains, sans échapper aux débordements d’un certain nombre d’acteurs qui tuent la poule aux oeufs d’or. Et , grâce à la Technologie, à l’évolution des cultures et des capacités individuelles et collectives, nous allons revenir à une économie “Entrepreneuriale”…d’une certaine manière un retour aux années 70, avec une différence fondamentale soulignée par Michel Volle: dans l’économie précédente, les avantages compétitifs se construisaient souvent sur le déséquilibre de l’information, qui était une denrée rare, avec pour conséquence un fréquent manque de transparence. Ce qui caractérise l’économie numérique, c’est la surabondance de l’information et la fin du déséquilibre. La valeur s’est déplacé dans les données , et les avantages compétitifs se construiront sur l’accès aux données et  l’intelligence de leur exploitation.

2 types de modèles devraient émerger:  le modèle “HyperTechnologie”, où la captation massive des données, les logiciels et l’intelligence artificielle sont l’élément différenciant , sans nécessairement faire appel au consentement des personnes concernées, et le  modèle “HyperTouch”, fondé sur la Confiance, la Transparence, et le respect des Personnes,  chacun gardant le contrôle de ses informations personnelles. Pour les organisations traditionnelles – dont certaines ont plusieurs millions de clients , des dizaines de milliers de collaborateurs, et une multiplicité de boutiques ou points de vente, c’est le moment d’avoir des “conversations stratégiques” : “où sommes-nous”, “d’où venons-nous”, “où voulons-nous aller”, et “comment voulons-nous y aller”- Hi-Tech” ou “Hi-Touch”? Et le Capital Humain? Les travaux de Carlota Perez et ceux de l’Institut de l’Iconomie  doivent nourrir la réflexion, , tout comme ceux de Nicolas Colin et The Family  (…au moment où je termine ce billet,  un mail me donne un lien vers un  excellent article de Nicolas Colin sur la réinvention du Travail  TheFamily Papers – 002Another 100 Days: a Digital New Deal for Workers  avec notamment à la fin de l’article la vidéo d’une interview de Carlota Perez par Fred Wilson à la Web 2.0 NY en 2011…je l’ai insérée ici  (pour les anglophones)

2 Comments
  • Christian Jean on 12 novembre 2015

    Il me semble que le rôle des guerres dans la relance des cycles est totalement occulté hors ces événements ont eu des impacts non négligeables sur le processus “destruction-création” mais aussi sur la main-d’oeuvre et la natalité. Historiquement la révolution digitale nous replonge dans une forme de féodalisme et de servage. La propriété (ou l’accès) au client devient le monopole des grands donneurs d’ordres et plateformes d’intermédiation, la dépendance du “Knowledge worker” de se force productive et de sa production de connaissance étant soumises à la volonté et au prix du “seigneur” (GAFA, hub freelance, …). Pour la première fois depuis la révolution industrielle le modèle “d’entreprise” est dynamité au profit d’un individualisme professionnel. Cette organisation “libératrice” et du “partage” asservit plus qu’elle ne libère. Elle absorbe la richesse dans le “hub” et délimite le contrat sur une période marginale de livraison du service. Les cycles de plus en plus courts et de moins en moins rémunérateurs rendant la dépendance et l’isolement du producteur de savoir (Knowledge workers) de plus en plus fort et contraignant. La destruction d’emploi est donc massive et non substitué.

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